MASQUATRAPES Chacun d’entre nous cache, tapi sous la moquette de son cœur, l’enfant que nous étions : un enfant sans chaussures…
J’avais 6 ans quand la grande sorcière de la rue Samonzet, aux yeux bleus toujours si grands ouverts, m’a demandé de sortir mes chaussures…
A l’âge où pour certains enfants, les lacets sont encore un problème, je n’étais pas préparé à partager mon intimité au point de mettre à l’air mes chaussettes humides et un peu serrées devant tout le monde.
Je dois ce souvenir traumatisant à ma timidité maladive de l’époque et à Marie-Catherine, ma mère qui a toujours relativisé la ponctualité et les horaires de nos activités extra scolaires.
Ce jour-là, je devins l’un des enfants sans chaussures d’une deuxième maman : Jacqueline BELLIDO. Celle pour qui le ridicule passait pour de l’audace, l’impertinence pour de l’inspiration, et les trous de mémoire pour de la poésie.
Ce souvenir de ma première limite dépassée ne m’a jamais quitté. J’y pense depuis à chacun des paliers de ma vie.
Devant nos yeux émerveillés, Jacqueline imaginait la rébellion des lettres et transformait notre présent en futur présent.
Elle créait à l’état brut avec malice et poésie, et sans nous en rendre compte, nous rêvions éveillés.
Fidèle à son inspiration, nous grandissions ensemble.
Le doute ne nous habitait jamais, dans ses yeux : la confiance et la ressource d’une dame instinctive et joyeuse qui faisait de chaque contrainte un élément de décor.
Souvenez-vous de ses improvisations, de son aide au pilotage lors de nos créations, sa science était à l’intérieur de nous.
Nous étions ses petits acteurs, parfumés à l’insouciance et costumés du bonheur d’être ensemble.
Grâce à toi Jacqueline, j’ai passé le mur du son.
Tu m’as libéré de l’espace minuscule et poussé vers le pays des merveilles, le pays de la vie qu’on choisit.
La moquette des Masquatrapes tapisse désormais mon cœur et mes chaussures sont inusables, je les mets quand j’ai besoin d’avoir confiance.
Et même si certains pensent qu’il faut faire la course avec le soleil pour être heureux … A moi, ton élève pour toujours, tu m’as donné, Jacqueline, la sagesse de l’impossible et la mesure de l’invisible.
Jean-Guillaume Mathieu
Ps : Jean-Claude, arrête de sourire comme ça et merci d’avoir lu ce petit mot avec nous.
BOULE ET FIL (Par Marie-Claire)
Poh là là… raconter les Masquatrapes… heureusement que mes valeureux et brillants collègues s’y sont collés avant moi, et avec quel talent… (et si Gilles a juste oublié de nous refaire une petite histoire de jonque, c’est sans doute que les retours de tournée sont loin !). Ça me permet de zapper paresseusement les longues et belles soirées noires suivies de nuits blanches, l’effervescence des ateliers, ma joie à faire partie de celui des adultes alors que je n’en étais pas une, la combinaison chair qui avait transformé ma sœur d’abord, moi ensuite, en nudistes pudiques, les amis-pour-la-vie qui le sont restés jusqu’à aujourd’hui, la découverte de soi-même que Jacqueline permettait à tous, du tout petit au plus âgé, dans la même bousculade et la même profonde intuition de ses possibilités intimes. Donc ça c’est fait, merci les copains.
Je pourrais me lancer dans les détails, expliquer les auditions ratées ou réussies, la préparation épique pour le Conservatoire (« ah Mabame ! ») et les fous rires de la patronne, sa lettre, que j’ai encore, sur la nécessité de se mettre les tripes à l’air quand on veut faire cette profession, et pas juste de « se les aérer » de temps en temps, les changements d’orientation, les difficultés de cette carrière qui n’en est pas une, mais je ne vais pas le faire non plus, ouf.
Moi si je pouvais trier, ce serait boule et fil mes plus importants souvenirs de Jackson. J’ai commencé à onze ans aux Masquatrapes, c’était Marie-Christine qui m’avait convaincue. On s’y massait les pieds, on rigolait, on se roulait sur le boudin du sous-sol, enfin tout ce qu’on dit les autres. Et au moment de dire, de « passer »… on était quand même tout seul, ils l’ont dit aussi. Et moi en plus je croyais qu’il suffisait d’éprouver pour donner à éprouver, forcément, onze ans, je n’avais pas encore lu Diderot et le Paradoxe sur le comédien. D’ailleurs Jacqueline ne nous embrouillait pas avec des paradoxes, elle avait bien raison, elle était pratique, solaire et incitative, Jacqueline, elle entrait dans les relations tambour battant et elle n’en sortait pas comme ça.
Alors boule et fil… il s’agissait de sentir les choses suffisamment fort en soi pour y avoir la sensation d’un gros nœud de sentiments en fusion (la boule, quoi). Ça je savais faire, presque en permanence. Mais après… il fallait en plus lancer un fil vers les gens, comme à la pêche, les héler, les haler, les amener à soi, les faire arriver un par un dans cette boule ; je ne sais pas si on me suit mais moi oui, je l’ai suivie, ça m’a plu tout de suite cette affaire-là, j’ai compris. Euh, j’ai cru comprendre. Après, pour ce qui est de pratiquer… quelques années ont été bien nécessaires et encore maintenant… je perds rarement la boule, mais je cherche encore, parfois, le fil.
Un conseil comme celui-là, qui nourrit encore après vingt ans de métier, il faut qu’il ait été donné avec bien plus d’intensité et de profondeur que ce que je pourrais retranscrire ici. Et au fond je ne dis pas autre chose à mes propres élèves du Conservatoire aujourd’hui, et c’est tout ce que je leur souhaite : qu’ils identifient ou construisent leur boule, et qu’ils nous lancent les bons fils.
Et quand il nous reste du temps, on se masse un peu les pieds et on rigole aussi, ça ne peut pas nuire !
Marie-Claire
Au sujet du texte de Marie-Hélene Nancy ci-dessous : Nous regrettions que Marie-Hélene, un des piliers des Masquatrapes, pour qui le rideau est tombé en 1999, ne figure pas dans ce Livre d'or. Voilà chose faite grâce à ce texte retrouvé, où elle rend hommage à Jacqueline sous la forme d'une oraison funèbre fictive, écrite dans le cadre des ateliers théâtre en 1981.(Nous sommes en 2011 et Jacqueline est bien vivante et égale à elle-même !) Merci Marie-Hélène, notre inoubliable "courant d'air", pour ce message de l'au-delà.
Les Masquatrapes
Elle était très belle. Elle avait des yeux très bleus.
En la détaillant bien, on ne pouvait pas dire pourquoi elle était belle et pourtant elle était la séduction même.
Autour d’elle gravitait tout un monde dont je faisais partie. Je pense aujourd’hui que l’attirance qu’elle exerçait venait surtout de la tendresse qui l’imprégnait. On avait l’impression que tous les sentiments, toutes les émotions l’avaient déjà touchée, et qu’elle était au-delà, alors même qu’elle était terriblement présente et vivante. Pendant longtemps, pour chacun de nous, elle fut plus un mythe qu’une femme de chair et de sang. Et chaque fois qu’un de nous semblait déceler en elle une faiblesse très terre à terre, très quotidienne, nous réagissions comme des enfants à qui l’on vient de casser le miroir de leurs rêves.
Pour moi, tout en gardant une « aura » un peu mystérieuse qui faisait le charme par lequel elle me fascinait, plus elle devenait vulnérable, plus je m’en rapprochais.
Il faut dire cependant que par certains côtés, elle m’exaspérait. Mais au bout du compte le « charme » opérait toujours. Comme si en faisant le bilan de tout ce qu’on pouvait lui reprocher, de toutes ses imperfections, de tous ses manques, on se comportait en petit « épicier » soucieux de détailler ses pois chiches et ses lentilles alors qu’on lui offre tous les parfums de l’Arabie.
Peut-être le mystère est-il là.
Dans l’exotisme.
Non pas l’exotisme d’une terre, d’une mer et d’un soleil auxquels nous, nous n’appartenions pas. Mais l’exotisme du cœur.
C’est vrai : elle était femme de cette Terre, de ce soleil, de cette mer. Elle en respirait les odeurs et les couleurs. Elle en accouchait toutes les passions. Mais cette lande dans laquelle elle se mouvait n’en faisait pas une étrangère. Elle lui permettait d’attirer dans son ciel tous les nuages du monde. Ceux du Nord et du Midi, ceux de l’Est et l’Ouest.
C’est vrai : elle était Mouette et réconciliait la Terre et la Mer. Et de leurs amours elle faisait naître une île. Cette île n’était d’aucun pays.
Mais tous ceux qui y ont abordé en ont gardé au coeur une nostalgie étrange. Malgré tous leurs efforts pour s’en délivrer, pour la démythifier, chaque fois qu’ils en parlaient, un rêve traversait leur regard. Le rêve d’avoir pu décrypter dans son île tous les signes de la vie, de la mort, de l’amour.
Aujourd’hui la Mouette a disparu. Son corps est devenu terre et ses yeux bleus sont retournés à la mer. Cette femme que nous aimions ne danse plus sur les planches de sa passion.
Mais elle nous a initiés à sa danse. Elle nous a accouchés de son amour fou pour un monde magique.
Monde des corps délivrés de leur pesanteur, monde des visages démaquillés de tous les masques humains.
Monde du théâtre sordide et merveilleux de la vie.
Monde des comédiens : funambules et équilibristes éphémères entre la vie et la mort, sur le fil de la tendresse.
Elle était très belle.
Elle était notre tendresse.
Marie-Hélène Nancy
27 juillet 1981
Impressions d'Annette
Me voilà bien en peine...Quand je feuillette cet album-souvenirs, je me sens toute drôle... A la fois touchée, bouleversée même parfois en me remémorant toutes ces années bénies de si belles enfances vécues dans le partage et la joie mais aussi, comment dire, un peu amère quand je considère avec le recul du temps tous ces événements qui sont advenus au fil des ans ! Et comme je ne suis pas du genre à regarder dans le rétroviseur, je préfère parfois ne pas me souvenir... Mais ceci n'a rien à voir avec les Masquatrapes que j'ai découvert très tôt, j'ai oublié l'année, sans doute vers 1973-1974 s'ils existaient déjà, enfin dès le début puisque je me suis décrétée envoyée spéciale permanente de Sud-Ouest auprès de cette bande de joyeux drilles coachés par une Jacqueline hors normes...Et puisque j'avais la chance d'avoir une petite Emmanuelle grande copine de Stéf donc totalement intégrée dans la joyeuse troupe dès l'origine, je me suis retrouvée impliquée dans cette histoire de fond en comble. Et aujourd'hui encore il m'est impossible de séparer ma vie professionnelle, personnelle, familiale de ce monde enchanté des Masquatrapes ! Je pourrais raconter des tonnes d'anecdotes, le plus souvent pleines de soleil et de grâce mais je n'ai pas envie de mettre de la distance entre moi et ces souvenirs. Ils sont constitutifs de mon identité. La question qui s'impose à moi c'est plutôt : et maintenant ? Après avoir ouvert le couvercle de la boîte de Pandore, après que nous tous, devenus "grands" (!), vieux pour certains (moi)nous ayons remué tous ces trésors enfouis malgré les deuils, les divorces, les maladies, le chômage, peut-être les enfants porteurs de handicap, que décidons-nous de faire ? Pour ma part, je n'ai pas de réponse. Pas même l'ébauche d'une idée... Peut-être rien, après tout. Peut-être vaut-il mieux s'en tenir là ! Allez, bisous à tous. Annette
Nous sommes en avril 1979. Je viens d’être muté pour être chef comptable et du personnel de l’usine La Roche Aux Fées de Boeil-Bezing. Je suis célibataire, petit dernier très chouchouté d’une famille versaillaise, bourgeoise et catholique : en d’autres termes, je me suis habitué à obtenir ce que je convoite. J’ai accompli la plupart de mes études dans des écoles, pour garçons, tenues par des religieux : Sainte Odile, Saint Jean de Béthune, Saint Nicolas, Sainte Geneviève. Je refoule, sincèrement, inconsciemment, mais très sérieusement, quelques rares pulsions sexuelles, car, il faut l’avouer, je ne sais pas vraiment comment m’y prendre avec les filles : très romantique, j’adore séduire alors je prends quand je peux, et je me fais jeter … systématiquement. Est-ce l’héritage de mai 68 et de sa philosophie de l’amour libre? En tous cas, je morfle à force de larguer (rarement) et d’être largué (très souvent). Je ne cherche pas le sexe pour le sexe et, sans vraiment le savoir, je cherche une mère pour les enfants que je veux avoir. Tout cela me donne un tempérament très cyclothymique, passant très rapidement de l’euphorie à la dépression, plutôt taciturne et timide, en tous cas très secret et se livrant peu : du coup, j’ai des copains mais pas d’amis.
Voici donc le contexte dans lequel je me trouve lorsque je vais pénétrer dans le sous-sol de la rue Manescau, où se terrent les Masquatrapes. J’y entre en touriste, pour voir à quoi ils ressemblent… la séance a déjà commencé :
« Bon, alors maintenant, vous êtes des serpents … »
Jacqueline, la grande prêtresse vient de donner ses nouvelles instructions et, de bonne grâce, les Marie-Hélène, Marie-Claire, Charles, Reine, Gilles, Mireille, Zouzou et autres se mettent à ramper sur le sol et me tirent la langue à chacun de leur passage dans leur migration circulaire.
« Allez, Raymond???… tu fais comme les autres, il n’y a pas de spectateurs ici. »
J’obéis…Je me soumets…Je fais taire mes objections et abandonne mes idées de fuite…Je rampe…Je deviens le serpent que Saint Georges (Jacqueline) va terrasser de ses sourires, de son incroyable gentillesse, de son caractère unique, de son immense générosité, de son art. Je viens de rencontrer une véritable artiste faisant fi du matériel pour se consacrer à ses ‘apprentis-théatreux’ de tous âges. Elle et les autres m’insufflent le venin du théatre…Je suis mordu.
Raymond Touz
Les Masquatrapes 2 : Le tourniquet
Je me laisse mordre et j’en redemande. Je suis une victime consentante. Comment résister, en fait, aux rires des autres, dont Jacqueline lance à chaque fois le premier galop ? A l’époque, je vois les Masquatrapes en strates, ne communiquant pas avec les autres. Il y a d’abord les Petits Masques, que j’imagine comme le vivier de la Grande Prêtresse. Je n’ai aucun doute à croire qu’elle y excelle. J’ose même croire que c’est là qu’Elle puise toute l’innocence, l’indulgence, l’insouciance et la sincérité dont Elle abreuve les autres membres de la secte. Cependant, je ne verrai aucune de leurs prestations et n’en rencontrerai aucun.
Il y a ensuite les Ados. Je pourrais écrire les Adorables, car, au cours de la tournée de ‘Tu comprendras quand tu seras plus grand’, je me suis senti comme adopté, coopté, adoubé, accueilli, aimé ? Je ne me rappelle plus les prénoms de chacun, mais ils sont entrés par la grande porte dans la galerie de mes meilleurs souvenirs. J’ai bien sûr un souvenir plus précis de certains : Laurence, tout d’abord, Sa fille, très belle et très brillante réplique, mais plus que cela, et à qui je vais proposer plus tard de devenir la marraine de mon premier fils. (Jugée trop jeune, elle sera finalement la marraine de l’ombre. Devinez qui sera l’Officielle ?) Il me semble qu’elle était alors très complice de Fabienne, en particulier, que je considérais comme pleine de peps. Je suis également charmé par le charisme de Gilles, que cernent alors beaucoup de filles de la troupe. Son rival, Rémy, dont je serai témoin des pleurs. Et puis, et puis, et puis, il y a Véronique, toute en douceur, en pétillement et en espièglerie.
Enfin, il y a les Adultes, dont je deviens l’un des maillons. Car c’est une véritable chaîne de l’amitié qui se constitue au fil des séances du samedi, des stages du week-end, des spectacles au Centre Rencontre et Recherche, des tournées en province. Je n’ai aucun souvenir de griefs qui auraient pu opposer l’un à l’autre, aucune jalousie, aucune hiérarchie. Cette béatitude est sûrement due à nos : « An, En, In, On, Un » ou encore au « Grand doreur … » et ces « Six saucissons-ci … ». Néanmoins, j’ai mes chouchous, ceux qui ont une place un peu particulière dans mon amphithéâtre de souvenirs : Mireille que je ne connais que riante, souriante ou prête à rire, bref charmante. [Notons que quelques jours après notre première rencontre, je la croise avec Michel, son futur mari, tout aussi rieur, mais surtout excellent conteur, sur une plage d’Hossegor, et c’est complètement à poil, au bord de l’océan, que nous babillerons quelques instants (Merci, Mireille, pour ce beau souvenir).] Charles, dont l’accent est reconnaissable entre mille, avec sa maison magique – il est le parrain de mon second fils. Ginette, que nos escarmouches théâtrales sur le texte de « Qui a peur de Virginia Woolf » laisseront toujours gisante, terrassée par les rires. Gilles, qui nous décrit, systématiquement à chaque improvisation, un monde fascinant, plein de rêves, souvent poétiques, qui aboutit toujours à provoquer l’hilarité. Plus tard, je lui proposerai de tenter avec moi de monter « Le tourniquet » de Victor Lanoux- projet à deux comédiens qui restera sans suite. Marie-Claire, au regard étincelant et incendiaire, au rire cristallin et très, très, très séducteur. Jean, dont je serai le témoin d’une colère d’écorché vif, au cours d’une improvisation très musclée. Zouzou, qui m’intimidera beaucoup et me mettra parfois mal à l’aise … au début !!! J’ai, par contre, un très bon souvenir de François ?, son ex., qui viendra jouer un peu avec nous. Lui ai-je proposé « Le tourniquet » ? La réponse est : Oui.
(Soit dit en passant, Rémy a joué au Hédas avec un autre Masquatrape, fugace, dont j’ai oublié le prénom, mais à qui j’ai proposé « Le tourniquet », en inversant les rôles)
Il y a aussi les électrons libres : ceux que je n’associe à aucun atelier en particulier : ainsi en est-il de Michèle, la lumière des spectacles et la mère de trois somptueuses Masquatrapes : Nathalie, Véronique et Karine ; de Jean-Claude, Le Monsieur ‘Aime’ de Jacqueline, dont certains sarcasmes me glaceront jusqu’à ce que j’en perçoive enfin l’ironie, la malicité et surtout la non-méchanceté, ce qui aboutira, au fil des rencontres, à une certaine complicité. Je ne lui ai pas proposé « Le Tourniquet », mais j’aurais dû.
RTMais revenons à l’Atelier de Grumberg. Avec cette pièce, Jacqueline a fait très fort. J’ai eu l’occasion de revoir cette pièce avec des acteurs professionnels, dont l’auteur, et je suis persuadé que nous avons fait mieux qu’eux. Je pense que les rôles ont été remarquablement distribués. Autour de Marie-Hélène et sa gouaille, alias Mimi, s’activent Madame Laurence, jouée par Reine, dont les airs pincés sont plus que naturels, Marie, jouée par Mireille, tout en fous rires, et Gisèle, jouée en habile retenue par Claudine. En personnage central de la pièce, Simone, jouée par Ginette, est remarquable. En tant que Léon, patron de l’atelier, j’ai la chance exceptionnelle (et je crois pour la seule et unique fois sur scène) que Jean-Claude ait accepté de jouer le personnage du presseur. Je vais me montrer très complice de celle qui joue Hélène, la femme de Léon, et pourtant son prénom m’échappe aujourd’hui. Je ne peux pas oublier mon commanditaire, joué par Michel et les autres presseurs que seront Gilles et Philippe.
Pour cette pièce, Jacqueline a voulu une reconstitution parfaite des années 1950, tant dans les costumes que dans les accessoires, et elle nous fait répéter, avec un véritable professionnel, les gestes du métier. Elle a aussi réussi à me faire chanter : Les Roses Blanches, comme Edith Piaf. Nous aussi, après les Ados et leur ‘Tu comprendras …’, nous sommes partis en tournée, nana nère ! Je crois que c’est à Périgueux qu’une spectatrice est venue vers moi pour me dire que si j’avais agité un mouchoir blanc au dessus de ma tête pendant la scène de la fête, elle m’aurait vu encore plus juif que juif. L’acteur goy que je suis a pris cela comme un super compliment. Putain, qu’est-ce qu’on était bons ! Merci, Jacqueline !La tournée de « Tu comprendras… » est passée par la case prison : celle de Mauzac. Nous sommes en 1980, comme tous les membres de la jeune troupe, je franchis les murs d’enceinte, découvre les miradors et les barbelés. Le programme de la journée m’est dévoilé par Jacqueline, une fois à l’intérieur : nous allons faire participer quelques détenus à une séance de théâtre comme Jacqueline sait les faire, puis ils feront une petite impro sur scène devant les autres prisonniers et enfin les jeunes joueront leur spectacle, devant ce parterre exceptionnel. La prison de Mauzac est une prison d’hommes qui, je l’apprendrai beaucoup, beaucoup plus tard, ont été condamnés pour des infractions sexuelles, mais, au cours de cette journée si particulière, nous ne rencontrons que des personnes, fragiles, sensibles, enfermées depuis quelques mois pour certains et d’autres condamnées pour de très longues peines. Je ne sais pas ce que sont devenues les promesses d’échanges de correspondance qui ont été faites ce jour là par les jeunes de la troupe auprès de ces hommes matures. Ce dont je me souviens, c’est parmi les larmes d’émotion qui ont jailli à notre départ, celles très intenses de Laurence, Sa fille. Comment ne pas l’aimer ?
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